Ce week-end, c’est LA TRANSHUMANCE, tout d’un coup, du calme de notre campagne, on va accueillir des milliers de touristes qui vont « venir voir les vaches ». Déjà depuis le début de la semaine, ça se bouscule, c’est devenu « l’évenement à ne pas rater » le grand rendez-vous (on ne sait pas pourquoi) des camping cars qui vont se garer tout au long des routes pour regarder les vaches passer. Bon… dans les fermes, on se prépare autrement. Hier, je suis monté pêcher sur l’Aubrac et tous ces souvenirs se sont précipités dans mon esprit. Alors, je me suis dit, je vais vous les raconter !
Comme on dit, « On monte les vaches à l’Estive » ou « Elles partent à LA Montagne ». Ici dans l’Aveyron, la transhumance qui permet aux troupeaux d’être « là-haut », là où l’herbe est fleurie où les pâtures sont riches, pendant que dans la vallé, ou « à la ferme » on pourra faner, empiler les bottes de foin en prévision de l’hiver qui sera rude. Mais pas n’importe quelles vaches, des Aubracs ! Pour la simple et bonne raison qu’elles sont résistantes et qu’elles peuvent vivre là-haut sans qu’on les surveille trop, elles sont robustes et rustiques, elles vèlent sans avoir besoin de la main de l’homme. Elles sont une des races la plus proche de l’Auroch, celui que l’on retrouve sur les peintures rupestres de grottes préhistoriques ! Alors on va vous raconter La Transhumance, comme on l’appelle aujourd’hui. En tous cas, je vais vous raconter celle que je connais et vous pourrez regarder ce film tourné chez Monsieur Causse, de Gages le Haut, à l’estive de Canuc, après Aubrac (le village).

Je me rappelle, les transhumance de mon adolescence, avec Mr Boubal, on partait de Zeniéres à Montrozier jusqu’à Aubrac. Déjà la veille et l’avant veille, c’était l’excitation, il fallait sortir les cloches, les décorer, tout le monde y mettait du sien. Les vaches meuglaient dans les étables, elles savaient qu’il se passait quelque chose, les jeunes intriguées, les autres savaient que c’était l’heure de « la montagne » !
Le matin vers 4h, on habillait les vaches, on leur mettait les cloches, tout un cérémonial, on séparait les veaux des mères, les doublonnes étaient mises à part, tout comme les taureaux, ça meuglait de plus en plus, les mères appelaient leurs veaux et les veaux leurs mères. Les taureaux, eux étaient peinards. Ils semblaient savoir que comme les veaux et les doublonnes ils prendraient la route en bétaillère. A l’époque un Berliet Stradaire, vert pastis, qui avait fière allure ! Il y aura plusieurs voyages.

On avait les yeux qui piquaient mais on était fier d’être avec « les grands » d’avoir une responsabilité, si petite soit-elle. Et les 43km qui nous séparaient de La Montagne, ne nous faisait pas peur !
Au début, le boulot est simple, tu passes en tête du troupeau et on te place aux carrefours pour empecher les bêtes de s’engager dans un chemin qui n’est pas le leur, ou alors les empêcher de faire demi-tour pour aller retrouver leur veau ! Ou tout simplement pour arrêter la circulation. Une fois que le troupeau est passé, tu repasses derrière pour les pousser, à grand coups de Hé Béééé ! Ou alors devant, en les appelant « Vaysse y bé ! Vaysse y bé ! », les chiens aident et le jour se lève sur le causse.
Le premier village, c’est Gabriac, il faut bloquer les rues, arrêter les voitures, le troupeau commence à s’allonger. Les jeunes, guillerettes, trottinent rapidement, ignorant la route qui les attend. Sans doutes ce disent-elles « Oh cool ! On change de pâture ». Les anciennes, elles connaissent la musique et vont paisiblement. On commence à descendre vers la vallée et au loin, on voit l’Aubrac… la route est longue. On commence la descente, il y a quelques touristes à la coulée de lave de Roquelaure qui font des photos. C’est facile, ça descend !
On enjambe le Lot à Saint-Côme, toutes les vaches vont à l’abreuvoir, nous on va au bistrot se requinquer et prendre des forces. un petit déjeuner bien mérité, mais pas du café et des tartines, hein ! Un vrai avec de la saucisse sèche, du pâté, du fromage, un café, et hop c’est reparti mais là, ce n’est plus la même histoire, il faut monter ! On fait le travail du gendarme pour arrêter la circulation pendant que le troupeau s’éffile, une centaine de vaches qui montent ça fait un sacré troupeau ! Et puis voilà, on est à l’ombre sous les hètres et les chataigners, le troupeau commence à se diviser, celles qui ont le rythme régulier, celles qui trainent et qui faut pousser, et celles qui restent entre elles. La 4L nous fait monter en avant et on vérifie que toutes les « clèdes » (les portes) des près sont fermées pour éviter que les vaches ne s’y engouffrent. On arrive enfin à Salgues, on est sur le début du plateau, la montée a été rude et les vaches filent se désaltérer à l’abreuvoir, elles broutent tout le long de la montée, et nous et bien à Salgues, on va déjeuner ! Les pieds sont lourds, les mollets tirent, mais on fait mine que ça va parce qu’on veut faire « les grands » du haut de nos 13 ans. Le troupeau repart et avant « la montée du Pouget » une vache titube et tombe dans le fossé. son cœur à laché, la montée était trop dure pour elle. Il faut la « saigner ». c’est Monsieur Boubal avec le Cantalés qui le fera. Il faudra attendre que la bétaillère vienne la chercher pour la conduire à l’équarrisseur. Je suis impressionné et triste. On reprend le chemin, j’avais attendu avec Philippe Boubal que la bétaillère arrive. La voiture vient nous chercher et nous emmène directement au Pouget où nous cassons encore la croûte, un vrai déjeuner. Il n’y aura plus de halte jusqu’à Aubrac.
Le troupeau s’étire maintenant sur plus d’un kilomère voire plus, chaque petit troupeau à son rythme, avec un home devant et un homme derrière pour le guider. On voit au loin les bois d’Aubrac et la dernière montée. Le soleil tape, on est le 26 Mai 1974, ça va faire environ 8h qu’on marche, même si on est jeunes et qu’on est excités, ça tire dans les pattes. Avant la grande montée dans les bois d’Aubrac, on prend la draille, un chemin qui évite la route et ses tournants pour filer tout droit jusqu’au plateau. Ça raccourci de quelques kilomètres et on n’est plus emmerdé par les voitures ou les touristes ! Ils seront près de 3500 cet année, et déjà le chapelet des camping-cars s’étire comme les vaches à la montée depuis le début de la semaine. Tous les parkings, dégagements dans les tournants sont occupés par ces énormes rectangles blancs tels des morceaux de sucre à roulettes. C’est dommage, c’est moche mais ça fait soit disant marcher le commerce… Ah, l’Aubrac aux touristes…
On arrive enfin à Aubrac, déjà à l’époque le village est plein, les troupeaux passent les uns après les autres. Les fermiers se sont concertés pour ne pas faire la montée au même moment. Maintenant, certains montent en camions et descendent les vaches avant Aubrac « pour faire comme si… »..
On reprend une draille, le reste de l’année elles sont empruntées par les marcheurs de Compostelle, et on arrive enfin à La Montagne ! Là, c’est le bordel ! Il faut enlever les ornements, les vaches sont fatiguées et excitées, les veaux arrivent en camions et les doublonnes aussi ! Tout le monde meugle dans un vacarme infini ! Les hommes sont fatigués, il est 5h de l’après-midi, nous avons mis 12h pour faire les 43 kilomètres qui nous séparent de la ferme. J’écris ça aujoud’hui et c’est comme si c’était hier. La vraie vie.

J’ai retrouvé ces photos du Buron de Canuc où sur la porte était gravé au couteau : LA VILLA DES PRIVÉS D’AMOUR. ça m’a toujours impressionné. Et puis dans ce film j’ai revu Jean et Louis que l’on croisait au village quand on était petit, pour la Quine, les repas, la vie, quoi. Je pense à tout ce qui a changé et hier sur la route en allant pêcher sur l’Aubrac, je me suis souvenu de tout ça, de la chance que l’ai eu de connaitre telle expérience.



Merci, la vie est formidable !

